LA FOLIE DU POKER - première partie
LA FOLIE DU POKER - première partie
Depuis deux ans, le poker s’est ouvert à un plus large public. Phénomène de mode considérable, les subtilités de ce jeu sont, contrairement aux apparences, loin d’être futiles.
Pourrait-on, dès lors, envisager de le considérer comme un objet culturel ? “Je vais essayer de vous révéler les secrets de ce jeu dont on dit qu’il faut cinq minutes pour l’apprendre et toute une vie pour le maîtriser.”
Non, vous ne rêvez pas ! Votre interlocuteur n’est pas un vieux cow-boy texan mâchant sa chique mais le séduisant Patrick Bruel, en introduction d’un DVD entièrement consacré au poker. Egalement, on pourra trouver en abondance des livres sur la pratique de ce jeu, préfacés par des artistes ou des chroniqueurs de télévision. Sans parler du développement des programmes sur petit écran, avec confrontation de people ou d’amateurs.
Si les stars n’hésitent pas à assumer leur penchant pour le poker, c’est qu’il est tendance, furieusement tendance, de le pratiquer dans l’intimité d’un strip-poker entre amis, en cash-game dans l’effervescence d’un cercle de jeu, dans la solitude d’une partie online ou dans la lumière d’un tournoi officiel au Bélagio (pourquoi pas ?). Car aujourd’hui le poker, par sa variante la plus jouée - le Texas Hold’em -, ne se réduit plus à un simple jeu de hasard pour les truands de western ou les caïds de roman policier mais assume ses statuts éclectiques de divertissements de masse, de sport et peut-être même de phénomène culturel.
Le poker comme spectacle Il n’est pas étonnant que la télévision, assujettie à l’audimat, s’adapte aux modes et aux désirs plus ou moins éphémères du public. En conséquence, ce n’est pas moins de six émissions consacrées à ce jeu, apparues en un peu plus d’un an et demi, qui confirmeront l’intérêt pour les bluffs et les carrés d’as. De la présentation du World Poker Tour sur Canal + aux parties live pour amateurs sur Direct 8 en passant par les tournois pour les “stars” sur Paris Première, les programmes se multiplient sans cesse avec un succès d’audience assuré, malgré les heures tardives. Le cinéma n’a pas non plus manqué de saisir l’opportunité avec des films tels que ‘Les Joueurs’ et le dernier James Bond (‘Casino Royale’) ou des documentaires comme le remarquable ‘That’s Poker’ du réalisateur Hervé Martin-Delpierre. Le poker inspire aussi l’art et la littérature, avec notamment l’exposition ‘Game is Life’ de Nathalie Lemaitre et le tome 2 du livre ‘Le Quatuor de Jérusalem’, de Edward Whittemore, dans lequel le destin de la Ville sainte se décide sur une partie de poker.
On pourrait s’étonner malgré tout de l’intérêt que suscite la mise en scène d’un échange austère de cartes. Pourtant, force est de constater que ce jeu est devenu un véritable spectacle. La démocratisation par Internet Si le Net partage avec la télévision sa capacité à tout assimiler, il se moque ouvertement des frontières, agrandissant insatiablement le cercle des joueurs du monde entier. Il permet notamment de préserver l’anonymat et de relier de manière interactive un nombre infini d’internautes. Il semble que le réseau soit ainsi devenu le promoteur favori du jeu de cartes. Car le nombre de joueurs en ligne connaît une progression constante et ahurissante, pour le grand bonheur des sites (environ 450) qui ont vu leur chiffre d’affaires augmenter considérablement (plus de 300 millions de dollars par jour actuellement).
Daniel Negreanu, joueur professionnel aux trois bracelets WSOP (un des plus prestigieux événements de poker, organisé à Las Vegas), témoigne de cette évolution : “Mon premier tournoi, c’était en 1998 (…) A l’époque c’était très différent : ça intéressait beaucoup moins les médias, il n’y avait pas tous ces magazines et pas Internet non plus. C’était juste une brève dans un journal local (…).” Et de s’inquiéter, car aujourd’hui “ce jeune type qui s’assied en face de moi, il a peut-être passé des milliers d’heures à jouer online, qui sait ?” (1) Il semble évident que débuter sur le Net comporte énormément d’avantages. Beaucoup n’ont ni les moyens ni l’opportunité de fréquenter des casinos ou des cercles de jeux. Au contraire, sur la toile nul besoin de smoking et de gros billets, les parties sont gratuites, l’argent virtuel et l’entraînement illimité.
Il n’y a en conséquence rien à perdre à s’aventurer dans un monde qui pourrait rapidement devenir passionnant ou au moins provoquer un réel enthousiasme. Mais il existe un paradoxe. Si le jeu online est responsable en majeure partie de cet engouement, il renvoie une image relativement tronquée du poker. Il semble le falsifier en l’amputant d’une donnée indispensable pour savourer pleinement les subtilités de ce jeu : la présence effective des autres joueurs.
(1) Les interviews et les chiffres proviennent de l’excellent magazine Poker pro (juillet 2007) Thomas Yadan pour Evene.fr - Septembre 2007
Source : www.evene.fr


