Poker - Les Jeunes ont la main
Des cercles de jeu qui ne désemplissent pas, des joueurs multimillionnaires à peine sortis de l’adolescence… En France, le poker fait fureur chez les jeunes, qui se sont fait la main sur Internet. Ils bousculent les anciens et révolutionnent les codes.
Certains grillent une clope, d’autres hurlent dans leur téléphone. Baskets aux pieds et écouteurs d’iPod dans les oreilles, une dizaine de jeunes font le pied de grue devant le 47, avenue de Wagram, à Paris. Ce n’est pas la porte d’un lycée, mais celle du Cercle Wagram, lieu mythique du poker dans la capitale. Ici, on parle « bankroll », « cash game » ou « bad beat » (lire lexique ci-contre) . Lycéens, étudiants, jeunes des cités, cadres ou chômeurs… ils sont, comme chaque week-end, plusieurs centaines à venir défier les « anciens » sur les longues tables en bois massif de ce cercle de jeu cossu au style années 30.
Ici, 80 % des joueurs ont moins de 30 ans, la moitié moins de 25 ans. Tous jouent au Texas Hold’em, la variante de poker la plus pratiquée au monde. Mais aussi la plus spectaculaire. Assis sur son scooter, Greg, 18 ans, un lycéen au visage d’ange, aimante les regards en racontant comment il vient de prendre 400 euros à un « vieux monsieur d’environ 40 ans ». « Il va me payer ma nouvelle paire de lunettes », lance-t-il, un rien insolent. A ses côtés, Elie, 21 ans, étudiant à HEC et joueur confirmé, le toise. L’an passé, il a gagné un voyage pour quatre personnes en pension complète au Bellagio, l’un des hôtels les plus chics de Las Vegas. Son ami Mathieu a, lui, amassé près de 10 000 euros en trois mois de jeu. De quoi quitter ses parents et louer un studio.
En France, l’engouement pour le poker est récent et attire de plus en plus de jeunes, de plus en plus performants. Une véritable révolution qui dépoussière les cercles de jeu et bouleverse les codes en vigueur. Le phénomène est né, comme souvent, aux Etats-Unis, avec la création en 2000 du World Poker Tour (WPT), un grand show télévisé au cours duquel les meilleurs joueurs du moment s’affrontent dans des tournois planétaires.
Un tel engouement aurait été impossible sans Internet, où ces millions de nouveaux convertis ont pu exercer leur passion, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. C’est la conjugaison des deux qui a fait du poker un phénomène de société. En France, tout a démarré il y a trois ans avec la retransmission sur Canal + du WPT, présenté et commenté par le comédien Patrick Bruel ( lire son témoignage ). Le regard franc et l’accent corse, Michel Ferracci, patron du Cercle Wagram et acteur de cinéma à ses heures, se souvient de l’arrivée de ces joueurs en herbe. « Avant, ici, on jouait surtout au black jack. Nous n’avions autour de nos deux-trois tables de poker que de vieux joueurs, cigare au bec et verre de whisky à la main. Puis, soudain, c’est devenu la fièvre du samedi soir. Certains week-ends ou lors des vacances scolaires, on se croirait dans une cour de récréation. » Aujourd’hui, le cercle compte 28 tables de poker et 180 employés, contre une centaine il y a encore cinq ans. Le sésame, c’est la carte d’identité. « Il faut être très vigilant, car certains mineurs trafiquent leurs papiers pour entrer. Parfois, je propose aux parents inquiets d’interdire l’entrée du cercle à leurs fils. Mais ils vont ailleurs », raconte ce jeune patron, vêtu d’un jean et d’un sweat décontracté. Une tenue à l’image de celle de ses nouveaux clients. « Il y a encore sept ans, tout le monde ici portait le costume-cravate, s’amuse-t-il . Aujourd’hui, on interdit seulement le survêtement avec capuche ou la casquette. » Exactement comme au lycée…
L’irruption massive des jeunes dans le poker n’a pas modifié seulement les codes vestimentaires. En France, une dizaine de revues se sont créées, dont le réputé magazine Live Poker , et des centaines de livres ont été édités. De quoi permettre aux jeunes de rattraper les années d’expérience des anciens. Sans compter la multitude de forums consacrés au poker sur la Toile. Aux heures de pointe, des milliers d’internautes y échangent leurs réflexions sur des sujets aussi pointus que le théorème de Morton ou la loi des probabilités.
Bref, l’école du Net a changé définitivement le poker. « Ce jeu est devenu beaucoup plus stratégique et agressif, analyse le médecin et journaliste Michel Abécassis, l’un des pionniers de la spécialité en France. Avant, les joueurs se contentaient de leurs intuitions et d’une analyse psychologique de l’adversaire ; aujourd’hui, les nouveaux venus utilisent probabilités et mathématiques, et bluffent beaucoup plus. C’est l’audace de la jeunesse, les vieux sont plus conservateurs. » Et moins résistants aussi. Le poker exige non seulement une concentration constante, mais aussi des nerfs à toute épreuve. Les tournois durent parfois douze heures d’affilée, dix jours durant pour le Main Event à Las Vegas.
Mais c’est surtout la rapidité du jeu sur le Net qui a permis aux jeunes de se mettre à la page. Au bout d’une ou deux années intensives de poker en ligne, les jeunes joueurs affichent une expérience équivalente à celle d’un joueur de table au bout de vingt ans. Ludovic Lacay, alias « Sir Cuts », 22 ans, le regard sombre sur un tee-shirt fluorescent, fait partie de cette nouvelle garde. « En ligne, les mains vont 2 à 4 fois plus vite que sur le dur [la table], et vous pouvez jouer en simultané sur au moins 10 à 12 tables.» Depuis un an, ce Toulousain est sponsorisé par Winamax, un site anglais de poker sur le Net qui compte 400 000 joueurs. Aux côtés d’autres jeunes virtuoses, il est aujourd’hui rémunéré et défrayé pour écumer les tournois du World Series of Poker (WSOP), le Championnat du monde de poker. Les résultats sont au bout. Inconnu des fans de poker il y a encore sept mois, Sir Cuts a terminé second du World Poker Tour de Barcelone, son deuxième tournoi en live , raflant au passage 400 000 dollars. Une coquette somme que l’étudiant en droit, qui loge encore chez sa mère, s’est empressé de placer. Hier encore, Sir Cuts travaillait chez McDo pour se payer ses études. Depuis, il s’est acheté une nouvelle console de jeu mais roule toujours en 205. « Prudence, je ne serai peut-être plus compétitif dans cinq ans ou dix ans. D’autres arrivent, et le niveau ne cesse de progresser . » Là encore c’est une révolution, car les anciens étaient beaucoup moins économes. L’Américain Doyle Brunson, alias Texas Dolly, 75 ans, véritable légende vivante du jeu, pouvait, lui, remiser tous ses gains sur un seul swing de golf. Célèbre pour son chapeau de cow-boy, son « Super System », le livre de chevet des joueurs de poker, et ses dix « bracelets » (le symbole du titre mondial), Texas Dolly ne s’est pas moins fait étendre en septembre 2007 par une Norvégienne de 19 ans, Annette Obrestad. Car, autre phénomène nouveau, de plus en plus de joueuses font leurs classes sur la Toile, même si très peu fréquentent les cercles. Première femme vainqueur d’un WSOP, Annette Obrestad a empoché au passage 1 million de livres (1,25 million d’euros) et fait mentir le fameux dicton de Texas Dolly, selon lequel « il faut cinq minutes pour apprendre les règles du Texas Hold’em et toute une vie pour en maîtriser le jeu ». Aujourd’hui, l’étudiante n’a pas plus le droit de boire une bière dans un pub anglais que de participer au fameux Main Event de Las Vegas, le principal tournoi du Championnat du monde, interdit aux moins de 21 ans, qui réunit chaque année plus de 8 000 joueurs. En 2003, le tournoi a été gagné par un autre génie en herbe du poker, Chris Moneymaker, le « faiseur de monnaie ». Un nom prédestiné puisqu’il a raflé 2,5 millions de dollars en pariant seulement 40 dollars. Pour gagner son droit d’inscription à Las Vegas, s’élevant à 10 000 dollars, il est passé par les tournois en ligne, dits « satellites ». Cet exploit digne du « rêve américain » a été le véritable déclencheur de la « pokermania ».
Tous les jeunes prodiges du poker en ligne débutent soit en jouant sur des tables gratuites, soit en misant quelques centimes de dollar dans des parties de cash game . Dans sa chambre aux murs nus mais où trônent plusieurs logiciels et écrans, Manuel Beland, alias « Manu B », 28 ans, joue en moyenne sur le Net 30 à 50 heures par semaine. Et ce sur une dizaine de tables à la fois, sans perdre le fil des parties. Son record c’est 45 tables. « J’ai commencé par des blindes à 5 puis 10 centimes de dollar, avant de passer à 1 dollar, puis 10 dollars puis 100 dollars. » Impossible de faire avouer à cet ancien étudiant de Sciences po Lyon le montant de sa bankroll ou encore celui de ses gains sur le Net. Les joueurs protègent ce secret comme la prunelle de leurs yeux… souvent masqués par des lunettes de soleil. Son principal fait d’arme ? Une victoire au Sunday Warm Up sur Internet. Avec à la clé 70 000 euros. Sur le Net, les blindes peuvent monter jusqu’à 1 000 dollars, pour des gains dépassant parfois plusieurs millions de dollars.
C’est en brassant de telles sommes que Bertrand Grospellier, alias « Elky », 26 ans, le nouveau numéro un français, a été repéré par le site Pokerstars, qui le sponsorise aujourd’hui. Avant de devenir l’as du poker en France, Elky, casquette toujours vissée sur la tête et lunettes sur les yeux, a été l’un des meilleurs joueurs du monde de « Starcraft », un jeu de stratégie en temps réel sur Internet. C’est l’argent qui a motivé son passage aux cartes. « Je pouvais m’entraîner douze heures par jour à”Starcraft”, mais, si je perdais le jeu, je perdais tout. Par contre, au poker, chaque heure rapporte de l’argent », expliquait-il au magazine Hebdo Poker . En 2003, Elky et ses potes passaient des nuits à parler de tout et de rien en raflant en temps réel des dollars par centaines. L’un de ses anciens partenaires de jeu se souvient : « Il dormait par terre dans des salles de jeu en réseau quand nous rentrions chez nous à l’aube, complètement vannés. » Depuis, Elky est devenu le joueur de poker français le plus riche. En janvier, il a remporté 1,7 million de dollars à l’European Poker Tour des Bahamas, face à 1 154 adversaires.
Le poker comme ascenseur social ? Dans son bureau sombre au parquet bien ciré de l’Aviation club de France, où il est consultant, Bruno Fitoussi, 49 ans, ex-numéro un français, voit défiler par grappes entières des jeunes venus de toute la France et de tous les milieux sociaux. « Ils ne veulent plus être footballeurs, acteurs ou chanteurs, mais joueurs de poker professionnels. » Détrôné par Elky en janvier mais bon perdant, le présentateur de « La nuit du poker » sur Eurosport se réjouit de ce big bang : « Il n’y a pas de conflit entre jeunes et vieux. L’important, c’est le jeu, et il y a gagné en diversité et en intensité. »
Cependant, le numéro deux français insiste sur « la bonne résistance » des joueurs classiques. « Dans les tournois, vous avez dix jeunes pour un ancien, mais, au niveau des victoires, ça s’équilibre. »
Le passage du poker en ligne au poker live reste difficile. Sur une vraie table, la manière de prendre les cartes ou de parler au croupier livre des informations à l’adversaire. « Face à des joueurs en chair et en os, ils cachent mal leurs émotions », s’amuse Bruno Fitoussi. Et de conter cette scène insolite survenue lors d’un tournoi au début de l’ère du Net : « Un jeune venait d’empocher un tas de jetons, mais il ne connaissait même pas leur valeur. A sa table, un joueur a hurlé : “Allez lui chercher une souris d’ordinateur !” Eclat de rire général. » Depuis, les jeunes ont appris à compter…
Source : www.lepoint.fr
Tags: internet, poker, tournois en ligne



